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Relations Franco-Américaines à l'époque des Révolutions

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de l'espérance aux déceptions (1776-1800)

(Extraits de la conférence de M-J. Rossignol du 5 février 2003)

Sans aucun doute, la Guerre de l'Indépendance Américaine n'aurait pu être gagnée sans l'aide financière et militaire de la France. Mais les historiens américains qui se spécialisent dans l'histoire de leur Révolution mettent rarement l'accent sur la dimension internationale du conflit ....

L'aide française ne fut pas simplement financière et militaire : elle donna naissance à des espérances de compréhension mutuelle et d'amitié des deux côtés de l'Atlantique à l'Époque des Lumières. Ce que je voudrais explorer ce matin avec vous est comment une alliance inattendue entre deux pays différents conduisit d'abord à de grandes espérances d'une amitié intellectuelle, économique et politique, pour déboucher ensuite sur l'incompréhension, la méfiance, la déception, presque la guerre, marquant ainsi d'une certaine façon la fin de l'âge des Lumières et de ses potentiels transatlantiques.

1763 - 1778 : De l'hostilité à la convergence des objectifs

... les écrivains américains ont vibré pendant des décennies à la perspective de la disparition du péril gaulois en Amérique du Nord, non seulement pour préserver les libertés britanniques, mais aussi parce que la présence des fleurs de lys barrait leur accès aux plus luxuriantes parties de l'intérieur du continent ". Cependant, en 1763, le traité de Paris rayait les Français de l'Amérique du Nord et aurait ouvert l'Ouest aux coloniaux américains si George III ne les avait empêchés de se développer en réservant l'Ouest trans-Appalaches pour les Indiens. Ce qui mit les colons en rage, cette fois ci contre les Britanniques.

... les dirigeants français furent des observateurs attentifs en raison de la rivalité franco-britannique .... Il y avait là une occasion de revanche sur la Grande Bretagne en contribuant à la destruction de son empire. Alors les Français anticipèrent sur leur engagement officiel. ... En 1777, Beaumarchais trouva moyen de faire parvenir à bon port aux États-Unis une flotte de sept navires chargés de fusils, munitions et autres approvisionnements. ... Les prêts et subsides français devinrent cruciaux dans la capacité des commissaires américains à remplir leurs obligations vis à vis des entrepreneurs et exportateurs. Les Français ouvrirent leurs ports aux corsaires et aux navires de guerre américains, des officiers français affluèrent vers l'armée de Washington et, pour finir, les subtiles pressions diplomatiques de Franklin convainquirent les Français d'entrer dans la bagarre. Les Français tentèrent aussi d'entraîner l'appui de leurs cousins espagnols, mais durent faire face à leurs réticences. Sans aucun doute, un engagement aussi général et de si grande envergure ne fut pas simplement la conséquence d'une conjoncture géopolitique. Il correspondait aussi à un très réel intérêt parmi l'élite française pour la lutte des colons américains.

1776 - 1784 : Universalisme des Lumières et origines de l'amitié franco-américaine.

Lorsque Ben Franklin arriva en France, en décembre 1776, il était déjà célèbre. Depuis sa première visite en France, en 1767, il s'était fait de puissants amis dans l'élite scientifique et avait contribué à l'admission de Condorcet, Raynal, Lavoisier et Daubenton dans la Société Philosophique de Philadelphie. Il continua à forger des liens intellectuels entre les deux nations après 1776 en faisant élire des savants français à ladite Société. Lui-même continua à étendre son réseau d'amis influents par le canal de la franc-maçonnerie et des salons aristocratiques, où il devint extrêmement populaire.

Pour comprendre la popularité de Franklin aussi bien parmi les savants que parmi les autres, il convient de se rappeler que, bien que la France connût encore une monarchie absolue, bien des penseurs libéraux, même dans l'aristocratie, considéraient le combat des colons comme légitime et répondant à leurs propres interrogations sur le système politique et social de la France. Ils avaient de l'intérêt pour la lutte américaine, construite comme elle l'était dans le cadre des valeurs universelles des Lumières qu'ils partageaient, telles que l'égalité et la liberté.
En conséquence, les volontaires affluèrent vers l'armée de Washington : au début, la population américaine ne fut guère accueillante pour ces militaires papistes, mais se fit bientôt plus chaleureuse. L'inclination américaine pour les Français commença alors à se développer et fut alimentée par l'intense anglophobie que la guerre ne pouvait que faire croître, en raison des déprédations occasionnées par les troupes britanniques telles que la destruction des plantations dans le Sud.

En 1783, l'amitié franco-américaine pouvait être considérée comme une authentique fascination réciproque, affectant citoyens et sujets du Roi de toutes positions sociales et augurant bien de l'avenir.

1784 - 1798 : Déceptions postérieures à la Guerre.

Échec des relations commerciales privilégiées entre les deux nations. Les Français devaient faire face à des problèmes économiques intérieurs et souhaitaient que les Américains s'acquittent rapidement de leurs dettes. Ce qui fut évidemment difficile pendant ces années de Confédération où le gouvernement central était faible et ne pouvait imposer ses vues aux différents États. ...
Réciproquement, les Américains cherchaient désespérément de nouveaux partenaires commerciaux, car ils ne voulaient pas redevenir dépendants d'une domination économique britannique ..... Cependant, les Français ne furent pas à la hauteur des attentes des planteurs de tabac du Sud. Leur bureaucratie fut considérée comme trop gênante et les biens qu'ils exportaient aux États-Unis n'étaient pas adaptés au marché américain. ...

À partir de 1790, deux partis avaient commencé à s'organiser aux États-Unis : l'un était celui de Jefferson, avec un biais fortement pro-français, et l'autre, celui de Hamilton, avec une position beaucoup plus conservatrice pro-britannique. ...
Validité des traités de 1778 : après d'âpres débats, opposant Jefferson et Hamilton, il fut alors décidé que les traités étaient toujours en vigueur, mais Washington opta pour une politique de stricte neutralité pour les guerres à venir, invalidant ainsi les dispositions militaires de ces traités.
Le nouvel envoyé de la France aux Etats-Unis, Edmond-Charles Genêlt contribua à accroître la détérioration de l'alliance en mettant à l'épreuve cette décision américaine par la tentative d'armer des corsaires dans les ports américains au printemps et à l'été 1793. ...
John Jay, un Fédéraliste, fut envoyé à Londres pour discuter des questions en cours entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Le traité de Jay, signé en novembre 1794, fut interprété par les gouvernants français, alors engagés dans une guerre sans merci avec la Grande Bretagne, comme un signe de la capitulation américaine devant les exigences britanniques, et donc comme une trahison.

L'amitié franco-américaine fut encore plus atteinte après 1797 quand, lors d'un incident fameux, Talleyrand refusa de recevoir les trois hommes envoyés pour ravauder les relations entre les deux nations, en leur demandant un pot de vin pour que les relations puissent être restaurées. La France devint le symbole de la corruption de l'ancien monde aux yeux du public américain et les gouvernants américains suspendirent les traités de 1778. Cette rupture des relations diplomatiques entre les deux nations reflétait également l'irritation des Américains devant les attaques des corsaires français contre leurs navires marchands dans l'Atlantique, en représailles contre le traité de Jay.

1798 - 1800 : La fin de l'Alliance et le commencement d'un long malentendu mutuel

Pourtant il n'y eut pas de guerre entre les anciens alliés. Des négociations reprirent en 1799, qui allaient conduire à la Convention de Mortefontaine, signée le 30 septembre 1800 et mettant fin aux traités de 1778. La France et les Etats-Unis n'étaient plus amis ou alliés. Thomas Jefferson, qui avait naguère combattu ardemment pour des relations étroites entre les deux nations, fut élu en novembre, mais n'était pas enclin à développer de nouveaux liens entre les deux républiques révolutionnaires. Il promit de ne pas empêtrer son pays dans des relations avec des nations étrangères et établit un modèle de politique étrangère isolationniste, qui allait se poursuivre par la suite.

Conclusion :

Effet miroir : nous ne regardons plus les autres, mais nous cherchons notre image en eux. Plus concrètement, les Américains et les Français en vinrent à combattre ensemble en 1778 pour des raisons allant au-delà de la simple géopolitique : la Révolution Américaine tombait bien dans l'agenda politique de l'élite française.
Quand les agenda des élites des deux pays ne coïncidèrent plus dans les années 1790, pour des raisons politiques et économiques, les deux nations se perdirent de vue.
Mais aujourd'hui, elles devraient se souvenir des moments fondateurs de la Guerre d'Indépendance, quand leur commun combat conduisit à la création de politiques occidentales modernes. Sans cette unité, ce moment important n'aurait pu exister.

Ces remarques sont extraites de la très remarquable conférence donnée lors de la commémoration Alliance Day 2003 par Marie-Jeanne ROSSIGNOL, professeur de Civilisation Américaine, doyenne Enseignement et programmes, Université Paris 7 -Denis Diderot (Le texte intégral a été publié dans le bulletin de printemps 2004 de la Société en France des Fils de la Révolution Américaine).

© J. de Trentinian
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